La période ukrainienne (1905-1923)

L'enfance de Serge Lifar

Il rêvait d’être soldat et de marcher au pas, il sera danseur aux pas aériens et peu martiaux. Serge Lifar l’assure dans la biographie de sa petite enfance. Nous sommes en août 1913; il a 8 ans et il se souvient très bien: «J’ai endossé un petit uniforme et je suis coiffé d’une belle casquette, marquée au chiffre du collège Impérial Alexandre, de Kiev. Mais l’uniforme de mes rêves est tout autre. Il a des épaulettes rouges, ornées des initiales I.K. et un col à bordure dorée: la tenue du premier Corps de Cadets. Je rêvais d’être soldat, et surtout cavalier: élancé, grand et beau, en selle sur un cheval blanc comme la neige, je galopais crânement à la tête d’un escadron que je menais à la charge.»

Son père

Son père

Né à Kiev, le 2 avril 1905 dans la capitale ukrainienne située au bord du Dniepr, Serge Lifar y passe une enfance heureuse et gâtée au sein d’une famille bourgeoise. Son grand-père maternel, éleveur de bétail, descend de grands propriétaires terriens qui exploitaient le sel de la mer Caspienne. Cela conserve: il vivra au-delà de cent ans. Un grand jardin fleuri et des petits chats au ronronnement apaisant, tel est le décor: «Quand j’avais désobéi, la plus grande peine que mes parents pouvaient m’infliger était d’enfermer le soir le petit chat à la cuisine.»

Son père, Michel Lifar, est fonctionnaire. Le jeune Serge côtoie un frère aîné, Vassili (Basile en français), un futur artiste-peintre d’un an plus âgé, et un petit frère, Léonide, d’un an son cadet, qui sera pilote de chasse. Une sœur aînée, Eugénie, complète le trio. Elle viendra aussi s’installer à Paris où elle travaillera dans la restauration. De son père, Serge Lifar garde une image bienveillante: «Il était bon et doux. Ce qu’il aimait le plus, c’était l’élégance, l’ordre. Il s’entourait de beaux meubles, de bibelots précieux; il avait besoin d’une atmosphère harmonieuse. Il n’élevait jamais la voix; il nous parlait comme à des amis; il savait respecter l’enfance. J’étais son préféré.»

Sa mère

A l’égard de sa mère, Sophie Lifar, il éprouve une tendresse éperdue: «J’avais pour elle une véritable adoration qui se manifestait par des cris d’enthousiasme ou des désespoirs sans borne. Je me rappelle qu’elle alla passer un mois et demi en Crimée, avec toute la maisonnée, me laissant seul à Kiev avec ma gouvernante pour je ne sais plus quelle raison. Je devais avoir 4 ans. Le départ des autres m’importait assez peu; mais je ne pouvais croire que ma mère allait m’abandonner, et, ce qui m’arrivait rarement, je pleurais à chaudes larmes. Ce séjour de ma mère en Crimée a laissé une ombre triste dans ma mémoire.»

La Grande Guerre

Quand les hostilités de 1914 démarrent, Serge Lifar pense s’enrôler dans l’armée russe où se trouvent déjà douze de ses oncles !

Kiev devient le point de ralliement d’innombrables armées: «Je passais mon temps à rêver de la guerre, à former des plans d’escapade vers le front mystérieux et si tentateur.»

Bon élève, le jeune Serge est aussi enfant de chœur à la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev: «Je chantais à toutes les messes. Mes parents étaient fiers de mes succès musicaux, mais ils ne me laissaient pas aller au théâtre. Il était à leurs yeux le symbole du désordre et des tentations qui peuvent perdre un spectateur précoce.»

Avec la Révolution d’octobre 1917, Lénine invite les soldats à quitter le front, excitant le peuple à la révolte: « Vole ce qui a été volé!» Commencent alors la panique et l’anarchie. Les soldats désertent en tuant leurs officiers. Une impitoyable guerre des classes débute avec pour objectif l’extermination des bourgeois. Les bolchéviques s’emparent de Kiev, puis les Allemands investissent la ville et rendent les propriétés aux paysans sous la menace des baïonnettes. Mais la vie reprend son cours. Survient une ère d’ukrainisation: «Les documents officiels durent être rédigés dans une langue factice et incompréhensible pour le peuple.» Le jeune Lifar est frappé par les horreurs de la guerre: «Les Allemands disposèrent des mitrailleuses en batterie devant les villages révoltés et n’y laissèrent pas âme qui vive. On enfermait tous les habitants dans leurs baraques puis on y mettait le feu. Les communistes qui demeuraient épars dans les campagnes en profitaient pour souffler la révolte aux moujiks, qui, à leur tour, pour se venger des maisons brûlées, surprenaient des soldats allemands qu’ils faisaient cuire dans d’énormes chaudières.»

Après avoir été enrôlé dans l’Armée Blanche, Serge Lifar est engagé dans l’Armée Rouge. A tout juste 16 ans, il est nommé officier, avec un uniforme tout neuf et un gros revolver, et reçut le commandement de quelques dizaines de «jeunes voyous».

Les Soviets sont pressés d’arracher les adolescents encore malléables à la bourgeoisie comme à la paysannerie, pour en faire de «bons» communistes; ils suppriment la propriété privée, toutes les maisons sont déclarées propriété d’Etat avec, dans chacune d’elles, un comité de locataires. Les magasins sont fermés et c’est le gouvernement qui distribue des rations d’Etat. De quelque 200 camarades de son adolescence, Lifar estime que trois seulement ont survécu: son frère Vassili et lui, ainsi que Cerna, qui créera plus tard à Paris une marque de chaussons de danse portant son nom, raconte Lifar dans «Ma vie», paru en 1965 à Paris.

 

 

Bronislava Nijinska dans “Petrouchka” 1911

L’initiation au ballet

En 1920, par l’entremise d’un camarade de collège, il découvre le ballet de Bronislava Nijinska, la sœur du danseur et chorégraphe russe Vaslav Nijinski. C’est la révélation: «Je me réfugiais dans un coin de la pièce; mon cœur battait avec violence; je ressentais un enthousiasme que je n’avais encore jamais éprouvé: les élèves de Madame Nijinska dansaient du Chopin et du Schumann; je découvrais une harmonie merveilleuse entre la musique et leurs corps divinisés par le rythme; la musique inspirait la danse et trouvait en elle son couronnement. La danse-amour s’emparait de ma vie.»

Le lendemain, il décide de retourner au studio, muni de chaussons de danse, mais Madame Nijinska refuse tout net de l’accepter comme élève. Un refus sec et laconique suscité peut-être par son port de l’uniforme. Il passe outre et s’inscrit d’autorité comme élève: «Je travaillais avec une application sans égale mais elle semblait ne pas le remarquer. Ces études durèrent quelques mois. Elles m’apportaient un bonheur sans borne et la joie nouvelle d’atteindre enfin cette technique faute de laquelle toute personnalité est impuissante à s’exprimer», se souviendra-t-il plus tard, alors qu’il ne songe ni au théâtre, ni à la scène: «Je commençais à découvrir certaines notions, comme l’élan de l’âme, la respiration et le mouvement physique du corps qui offrent trois dessins rythmiques nettement distincts.»

Serge Lifar à 16 ans

Quand la grande ballerine s’apprête à fuir la Russie soviétique pour Paris, il décide d’étudier seul la danse. En ermite, il commence un apprentissage de 15 mois, à raison de cinq à six heures passées en studio où il apprend «les joies et les tortures de la création, les joies et les tortures du labeur, de la plus haute extase aux tentations les plus basses.» C’est à cette époque qu’il forme son goût musical, comprenant que «le rythme est l’âme de la musique». Il aime Mozart et Chopin, plus que les compositeurs russes qui le laissent de glace. En revanche, la découverte du grand poète Pouchkine et la «musique de ses vers» sont une révélation. Toute sa vie, il lui vouera un véritable culte.

Une évasion rocambolesque

La tentation de l’exil commence par un simple télégramme émis de Paris au studio Nijinska: «S. P. Diaghilev demande, pour compléter sa troupe, les cinq meilleurs élèves de Madame Nijinska.» Serge Lifar se porte volontaire bien qu’il n’appartienne pas formellement au studio de l’école privée de la ballerine. Ses parents réussissent tant bien que mal à réunir devises étrangères et argent liquide pour payer le voyage jusqu’à Varsovie. Un contrebandier doit l’aider à franchir la frontière soviétique: «Habillez-vous de telle sorte que vous puissiez passer pour un soldat rouge. Procurez-vous un fusil à n’importe quel prix». Mais l’évasion échoue misérablement. Jeté dans un cachot, Lifar s’en échappe et saute dans un wagon de marchandises.

La deuxième tentative sera la bonne. Il achète un billet de 3e classe pour une petite ville-frontière au tarif impressionnant de 50 millions de roubles. L’inflation et la planche à billets avaient passé par-là. C’est sur un traîneau traversant plaines et bois qu’il franchit la frontière polonaise par une nuit sombre, non sans avoir salué sa mère qu’il voyait pour la dernière fois: «Au moment des adieux, elle me bénit, et je vis dans ses yeux un regard si effrayé qu’il ne cessa de me poursuivre.»

Après quelques semaines d’errance à Varsovie avec deux compagnons de voyage, il finira par recevoir l’argent envoyé par Diaghilev pour financer leur périple jusqu’à Paris: «Nous nous précipitâmes dans les magasins, émigrâmes au Bristol, et pûmes enfin manger. En quelques heures, nous eûmes l’air de provinciaux épanouis et endimanchés!»

L’aventure française allait commencer…