La période française (1923-1981)

Serge de Diaghilev

Les premiers pas chez Diaghilev

Le 13 janvier 1923 marque l’arrivée à Paris, capitale du monde: «Je me rappelle une de ces matinées d’hiver où un soleil léger brille à travers la brume; je descendais les Champs-Elysées, en jouissant pour la première fois de la certitude d’être hors de danger; j’étais un libre citoyen de l’univers dans la plus libre des capitales.»

Sur les bords de la Seine, c’est la rencontre avec l’homme qui va décider de son destin, Sergueï Pavlovitch Diaghilev: «Dans un petit groupe qui se dirige vers nous, j’aperçois un homme grand, qui me paraît un colosse, qui s’avance en agitant une canne, vêtu d’une plisse, coiffé d’un chapeau mou. Je vois briller dans son visage rose, un peu gras, couronné de mèches blanches qui évoquait quelque chien Saint-Bernard, des yeux d’un brun caressant où se mêlent la vivacité, la douceur et une sorte de tristesse.»

La petite troupe rejoint Monte-Carlo. La vue de la Méditerranée et des collines débordantes de fleurs et d’oliviers les comble de bonheur: «Je croyais que la vie allait être une fête perpétuelle, mais il ne me fallut que quelques heures pour déchanter», se remémore-t-il dans sa biographie. Le regard de Diaghilev est impitoyable: «Les bonds de mes camarades tenaient plutôt du sport que de la danse. Quand ce fut mon tour, j’avais sans doute plus d’aisance que mes camarades, car le visage de Diaghilev s’éclaira et une petite lumière parut dans ses yeux. Il réfléchit quelques secondes: «Allons, fit-il enfin. Qu’ils restent tous; j’ai foi en ce garçon. Il sera danseur.»

Répétition d’un ballet russe de Diaghilev

Guidé par le grand critique d’art et imprésario créateur des «Ballets russes», Serge Lifar va connaître une nouvelle existence grâce à ce guide sûr qui allait faire de lui un artiste. Les quelques mots d’encouragement de Diaghilev lui ont donné confiance malgré la sévérité du personnage: « Il était, aux yeux de toute la troupe, une sorte de divinité inaccessible, tour à tour, bienveillante et irritée. On le craignait. Il assistait quelquefois aux répétitions, entouré de sa suite. Il s’asseyait, nous regardait danser, puis nous exprimait son mécontentement (un éloge de lui était chose extrêmement rare) et s’en allait.»

La Compagnie des Ballets russes est une véritable commune libre avec une vie à elle: «Ses membres ne pensaient, en dehors des répétitions, qu’à jouer, boire et flirter entre eux de la manière la plus plate du monde.»

Serge Lifar

Le premier ballet qui le met en scène est Noces d’Igor Stravinsky avec des répétitions placées sous le contrôle du grand compositeur qui se mettait lui-même au piano en chantant d’une voix fêlée: «Stravinsky nous communiquait sa passion, son don créateur et nous nous mettions à danser vraiment.»

Rentré à Paris avec toute la troupe, Serge Lifar découvre le Louvre et ses salles interminables, Versailles et son impressionnante galerie des glaces. Diaghilev lui confie le rôle de l’esclave mourant de Shéhérazade, puis celui d’un officier des Fâcheux, sur un thème de Molière. La troupe part pour Barcelone, puis pour Amsterdam. De retour à Paris, il fait la connaissance de Picasso qui fait observer à Diaghilev en connaisseur : «Le corps de ton petit danseur a les proportions idéales». Son amie Coco Chanel l’accompagnera aussi tout au long de sa vie parisienne et même après. Parfois elle s’occupe aussi des costumes: «Il m’a toujours fait rire, ce que beaucoup d’homme ont oublié de faire. Quand il me voyait triste, il arrivait avec plein d’histoires sur son enfance en Russie, ses parents. C’est un vrai Russe, voyez comme il boit son thé après avoir mis le morceau de sucre dans sa bouche».

Muni d’un billet pour Turin et d’un passeport fourni par Diaghilev, Lifar poursuit sa formation chez Enrico Cecchetti, le «faiseur d’étoiles», le professeur de tous les solistes des ballets russes.

Serge Lifar Les créatures de Prométhée

Les grands ballets : de Prométhée à Icare

Directeur de l’Opéra de Paris, grand ami et admirateur de Diaghilev, Jacques Rouché propose à Lifar de monter un ballet sur le Prométhée de Beethoven. Il accepte tout en proposant de confier la chorégraphie à Balanchine. Atteint d’une grave pneumonie, Balanchine doit cependant céder la chorégraphie à Lifar.

Avec Suzanne Lorcia comme première danseuse et partenaire de Serge Lifar, la première des Créatures de Prométhée remporte un véritable triomphe et Rouché confie désormais à Lifar les rennes du ballet de l’Opéra: «Dès ce jour-là, je suis devenu «maître» et, pendant un quart de siècle, accueilli par ces «maître», «bonjour maître», des petits rats jusqu’aux étoiles, j’ai été une sorte de berger heureux», écrira-t-il dans «Ma vie».

Bacchus et Ariane Serge Lifar

Créé en 1931, Bacchus et Ariane est un hommage à Diaghilev, un ballet parfaitement original mais perpétuant à sa façon les traditions esthétiques des Ballets Russes, avec Lifar dans le rôle de Bacchus et Olga Spessivtseva dans celui d’Ariane: «Le spectacle déchaîna une véritable tempête parmi le public, rapporte sa biographie. Si les uns applaudissaient bruyamment, d’autres exprimaient leur indignation avec autant de vigueur (…) Les habitués de l’Opéra n’étaient pas encore préparés à cette nouvelle esthétique.»

La première de Giselle a lieu en février 1932, un drame shakespearien où Olga Spessivtseva saura donner la perfection de l’art chorégraphique: «Dans ce rôle, elle fut la danseuse la plus grande et la plus sublime du XXe siècle. Dans ce ballet que j’ai dansé durant 25 ans à travers le monde, j’ai cherché à ennoblir le rôle du prince Albert en lui insufflant un idéal dont la mort par amour est le symbole». Picasso et Cocteau, en larmes, assistent à la première: «Moi qui avait toujours mené ma vie comme un combat, je venais de remporter ce soir-là une de mes plus belles victoires».

Icare Serge Lifar

Créé par Nijinsky en 1912, L’Après-midi d’un Faune est remanié par Lifar en 1932; il y introduit «des mouvements brusques, angulaires, basés sur une grande tension des muscles de tout le corps.»

Mais ce sera le ballet Icare qui va assurer l’envol du chorégraphe. Dès 1932, il songe à un ballet sur ce thème très aérien et passe d’abord commande de la partition musicale à Igor Markevitch.

Finalement, le ballet sera monté sur une orchestration – ou plutôt de simples rythmes créés par le compositeur suisse Arthur Honegger pour un ensemble d’instruments à percussion. Différée à Studio Lipnitzki à plusieurs reprises, la première d’Icare a lieu le 9 juillet 1935: «J’avais moi-même fabriqué mes ailes et je dus entraîner mes bras, le poids décentrant mon équilibre», explique Lifar dans «Ma vie».

Icare Serge Lifar

Les décors sont commandés à Salvador Dali, mais son imagination débordante empêchera une réalisation concrète: «Dali était ravi de collaborer avec moi et de travailler pour l’Opéra mais, malheureusement, notre tentative n’a pas abouti. Il m’a fait voir ses esquisses.

Voici d’abord pour les décors: le rideau se lève avant la musique et découvre une toile très belle, celle-ci se lève et démasque un rideau de fond, on ne peut plus ridicule, avec trente motocyclettes en marche.

Pour les costumes: Icare, complètement nu, coiffé d’un énorme petit pain au lait, avec une mouche, au-dessus du front, sur un fil de fer… » Lifar se consolera plus tard en confiant le rideau de scène à son ami Picasso lors de la reprise du ballet en 1962.

Serge Lifar

La période de l’Occupation

«1939 arriva et la guerre, qui pointait déjà son vilain museau en 1939, éclata» relate le chorégraphe dans ses «Mémoires d’Icare.» La guerre provoque la fermeture de l’Opéra de Paris. Une partie de la troupe est envoyée en mission militaire et artistique… jusqu’en Australie! Une véritable expédition pour l’époque. Sur le chemin du retour, Lifar découvre Bali et ses danses indonésiennes, une source d’inspiration pour l’avenir.

Paris occupée par les troupes allemandes en juin 1940, la croix gammée flotte sur l’Arc de Triomphe. La Ville de Paris demande à Serge Lifar d’accepter la direction de l’Opéra. Selon les Conventions internationales de La Haye, l’occupant a le droit d’occuper tout bâtiment de l’Etat abandonné: «A vous de jouer pour que le drapeau nazi ne flotte pas à son sommet durant toute la guerre. Vous avez carte blanche pour toutes vos actions et il vous appartient d’estimer comment vous devez agir avec l’occupant et le personnel de l’Opéra, pour défendre et protéger ce patrimoine artistique.» Serge Lifar se retrouve administrateur, mais aussi concierge, balayeur, téléphoniste, électricien, danseur, chorégraphe, maître de ballet.

 

“Suite en Blanc” Serge Lifar

Le drapeau nazi flotte sur Paris, mais la vie culturelle continue sur les bords de la Seine. Le ballet de Lifar, Suite en blanc, est créé en 1943 avec une constellation d’étoiles: Lycette Darsonval, Yvette Chauviré, Micheline Bardin, Marianne Ivanoff et Paulette Dynalix; il atteindra sa 300e représentation en 1961: «C’est une véritable parade technique, un bilan de l’évolution de la danse académique depuis quelques années, une facture présentée à l’avenir par le chorégraphe d’aujourd’hui», analyse Serge Lifar dans un ouvrage paru en 1954 avec des illustrations d’Aristide Maillol, Pablo Picasso, Jean Cocteau, etc.

Serge Lifar 1956

L’heure de la retraite forcée

Que fait un danseur quand les effets du temps le contraignent à quitter les feux de la rampe? Lifar concède peu à peu les rôles les plus physiques à de jeunes danseurs, quand bien même il lui arrive de monter encore sur scène lors de galas. C’est l’heure des récompenses et de la récolte de brassées de lauriers bien mérités. En 1955, il reçoit le Chausson d’or pour ses 25 ans de présence à l’Opéra de Paris. L’année suivante, c’est la Médaille d’or de la Ville de Paris. Il donne aussi un cours de chorégraphie à la Sorbonne et sera nommé professeur à l’Ecole normale de musique.

Le 5 décembre 1956, il effectue ses adieux sur la scène nationale en dansant Giselle au côté d’Yvette Chauviré. Les douze rappels lui iront droit au cœur. En mars 1958, il n’hésite pas à se battre en duel à l’épée avec le marquis de Cuévas pour une exclusivité revendiquée par Lifar sur le répertoire du Nouveau-Ballet de Monte-Carlo. Un duel remporté par le marquis de Cuévas, avant que les deux hommes tombent dans les bras l’un de l’autre. L’honneur est sauf. A la mort du marquis, Serge Lifar sera au nombre des porteurs du cercueil.

 

Serge Lifar
La même année, l’heure sonne de quitter définitivement cet Opéra de Paris qu’il a tant aimé. Le rideau tombe sur plus d’une centaine d’œuvres qu’il y a créée; c’est un déchirement. Il y voit la contrainte du gouvernement français «qui a commencé à prendre ombrage de mes origines russes», lance-t-il lors d’une conférence donnée à Paris en décembre 1958. Il fonde l’Université de la danse et inaugure une nouvelle activité de professeur-conférencier.

La re-découverte de Moscou

En 1961, il a la joie de retrouver sa mère-patrie derrière le Rideau de fer, Moscou et son Bolchoï, Leningrad et son théâtre Kirov. Il revoit Kiev, sa ville natale quittée 40 ans auparavant, le temps lui semble aboli: «Ainsi le voyage se bouclait parfaitement. La jeunesse se mariait à la sagesse qui venait. Kiev rejoignait Kiev. J’y retrouvai tout, ma maison et mon collège, mes rues, jusqu’aux souvenirs de mes parents, tout sauf un certain parfum de la vie, enfui à jamais. Je vis les écoles de danse. Désormais, c’est de là-bas, je le pressentais, qu’allait nous revenir la vérité chorégraphique.»